Initiation au sabre japonais : Ressemblances et différences entre l’escrime de l’occident et de l’orient

Par Maxime Chouinard

Le kenjutsu, ou l’art du sabre, a une histoire de plus de mille ans au Japon. Comme tout art de combat il est régit par des lois universelles et, de par ce fait, comporte plusieurs ressemblances avec l’escrime occidentale, que ce soit dans ses gardes ou bien dans certains concepts de base. Il serait donc profitable pour les pratiquants, qu’ils soient d’une école asiatique ou européenne, d’apprendre d’un autre peuple pour se comprendre eux-mêmes.

Ce petit document vous introduira au kenjutsu, son histoire et ses pratiques et tentera quelques comparaisons avec l’escrime européenne de la Renaissance. Tout ceci est fait au meilleur de mes connaissances sur le sujet qui sont, vous le devinerez, beaucoup plus développées en ce qui à trait au sabre japonais. Aussi veuillez excusez les omissions involontaires de ma part.

Historique

On sait que l’escrime existe depuis le peuplement du Japon. Les premiers textes mentionnant le peuple japonais datent du premier siècle après J.-C. Les traces archéologiques démontrent cependant que le Japon était peuplé aussi tôt qu’en 12 000 avant J.-C. Mais c’est vers l’an 300 av J.-C. qu’on voit apparaître les premières traces d’organisation militaire à l’époque yayoi.

Les premières armes étant majoritairement d’importation chinoise et coréenne, il est probable que les techniques de combat le furent aussi. Les plus vielles épées connues sont des épées à une main et à double tranchant. Également importée de l’extérieur, la forge d’arme en acier apparaît au Japon au 5e siècle. Le sabre est alors muni d’un seul tranchant et est droit, on appellera ce type « chokuto ». Il continuera jusqu’au 8e siècle où le sabre recourbée, ou « tachi », fait son apparition causé par un changement dans la pratique guerrière qui sera désormais orientée vers le combat à cheval.

Se sera également au  8e siècle, au début de l’époque dite Nara, que serons faites les premières mentions écrites de la voie du sabre dans le Kojiki (712) et le Nihon-Shoki (720) dans la formation de la noblesse (Kuge). On assistera par la suite à une prise d’autonomie des grandes familles  (Buke) qui assumeront la formation de leurs guerriers en fondant les premières écoles individualisées (Ryu ha) avec la mise en place de codification de techniques par les instructeurs. Il faut savoir que ces formes d’enseignements avaient deux formes, soit le Sen ha, technique d’enseignement destinée à un grand nombre et les Ryu ha, forme plus individuelle enrichie de considérations tactiques et plus complexes.  Ce sera à l’époque Kamakura (1185-1333) que l’art du sabre s’installera solidement.

À cette période la guerre se fera ainsi beaucoup plus à pied et la géométrie du sabre changera pour permettre de  vaincre de nouveaux types d’armures. La courbure du sabre deviendra beaucoup plus petite et sa pointe plus importante, convenant mieux au combat corps à corps. Le Japon connaîtra également deux tentatives d’invasion mongole.

La période Muromachi (1333-1573) sera une période de guerres civiles incessantes entre les divers clans s’affrontant pour le contrôle du Japon. Face à ce climat de conflit perpétuel les avancées dans le domaine du maniement du sabre feront floraison. Les techniques y furent codifiées par les diverses écoles et maîtres d’armes de Daimyo. Cependant, l’absence de matériel écrit vérifiable empêche de fixer les écoles mais on suppose que des centaines d’écoles firent leur apparition, dirigées par des guerriers dont l’expérience ou la chance avait placé en avant-scène. Certaines écoles encore pratiquées aujourd’hui furent fondées à cette époque.


Suite à l’unification du Japon par Ieyasu Tokugawa et l’instauration de son régime shogunal en 1603, le Japon entre dans une période de paix, la période Edo. Le port du katana sera interdit aux classes non-guerrières de la population et le kenjutsu sera élevé à un nouveau degré. L’apprentissage à des buts militaire est encore fort présent, vu les nombreux actes de soulèvement, tentatives de putsch et vendettas entre clans ou familles, mais le duel se fera de plus en plus fréquent et plusieurs écoles suivront cette tendance. Cette époque verra naître certains des plus grands maîtres. Certaines écoles accepteront des élèves de diverses provenances (Niten ichi ryu) tandis que d’autres n’entraîneront les membres que de clans très précis (Kagoshima Jigen Ryu du clan Satsuma). Les techniques seront mises à l’écrit mais gardées hautement secrètes (aujourd’hui encore dans certains cas) et une compétition s’installera entre elles. Une considération éthique s’installera, car si de tout temps certains concepts ésotériques voir religieux étaient présents, on désirera désormais former non seulement d’excellents combattants mais également des hommes (et femmes; la femme d’un samurai étant tenue de pouvoir protéger son logis, et participant à la guerre à l’occasion)  de principes. Le Japon étant à l’époque un des pays les plus peuplés du monde (Edo compte un million d’habitants, le Japon, un peu plus d’une trentaine) on dénombre 3000 écoles différentes. Aujourd’hui on ne compte plus qu’une trentaine des ces écoles.

En 1854, sous les pressions américaines pour l’ouverture du Japon, une guerre civile éclate entre les partisans du régime shogunal conservateur et de l’empereur réformateur. Elle prendra fin en 1868 alors que le shogun abdiquera et que les privilèges des samurai seront abolis dont le port du sabre. Le clan Satsuma ayant supporté l’empereur dans sa prise de pouvoir se retournera donc contre lui et tentera une révolte d’abord couronnée d’un bref succès puis qui se soldera par leur défaite face à la nouvelle armée japonaise. L’âge du sabre tel qu’il était alors connu venait de prendre fin.

Suite à cet élan de modernité, le peuple japonais délaisse les écoles traditionnelles pour se lancer vers la pratique d’activité occidentales. Voyant la fin proche, plusieurs écoles disparaissent, mais pour contrer ceci un nouveau système fait son apparition, largement inspiré du système sportif occidental. Les bases du kendo seront jetées. Certaines écoles (notamment le Itto ryu) participeront à son élaboration, mais d’autres refuseront catégoriquement de s’adonner à une homogénéisation de leur style.

Dans les années 20, un nouveau système de kenjutsu sera développé, le Toyama ryu visant à apprendre aux officiers japonais à correctement se servir de leur sabre en temps de guerre. Le dernier grand changement aura lieu à la fin de la deuxième guerre mondiale où les arts martiaux traditionnels seront interdits par la force d’occupation. Ils seront pratiqués en secret pendant quelques années puis réintroduits. Le kendo sera à nouveau modifié, certaines et tous les mouvements de lutte éliminées. Plusieurs arts martiaux seront alors introduits en occident par des soldats retournant de la guerre ou des bases militaires du Japon ou par d’occasionnels immigrants japonais.

Mythes

Il est très difficile de décrire en un si court texte les techniques des Ryu ha. En effet même si, pour les écoles de kenjutsu du moins, l’arme ne change pas, la façon de s’en servir est parfois totalement différente. Je tenterai donc ici de me concentrer sur certains mythes s’étant développés autour du sabre japonais et son utilisation.

            Toutes les écoles se ressemblent : Faux. Comme il est dit plus haut les différences entre certaines écoles sont parfois très déroutantes, ce qui est proscrit dans un style est encouragé dans l’autre.  Les formes modernes de kendo, aikiken  et iaido ont aussi évolués à leur manière et ne sont souvent représentatifs que de certains aspects des écoles avec lesquelles elles partagent un lien de parenté.

            Le sabre japonais est conçu pour des frappes puissantes et non pour l’estoc : Faux. L’estoc est une composante essentielle de tout système de kenjutsu. Certains y sont mêmes spécialisés. L’estoc est aussi une des seules manières de vaincre une armure, fabriquée en acier la plupart du temps et non en bambou ou en cuir comme le veux un autre mythe. Si certains types de pointes semblent peu adaptées à un estoc puissant, il faut savoir qu’il en existe une multitude de style, ainsi les o-kissaki ont une pointe très aigue. Même si la capacité de coupe d’un katana est grande, ce ne sont pas toutes les écoles qui privilégient les coupes puissantes et jamais elles n’auraient pu couper au travers d’une armure.  Un autre mythe connexe veut aussi que les premiers européens aient « introduits » l’estoc au Japon. C’est également faux, l’escrime européenne n’a, à l’époque, eu aucun impact ou du moins on ne peut en déceler aucun, les japonais étaient alors bien plus intéressés par leurs armes à feu qui finirent par dominer le champ de bataille nippon.


Le kenjutsu ne comprend pas de techniques de demi-épée : Faux. Des techniques ayant le même but que la demi-épée existent dans la plupart des styles, appelé souvent torii. 

Un katana est très fragile : Faux. Un bon katana n’est pas plus fragile qu’une bonne épée longue. Un bon katana se doit d’être solide et résistant à la courbure. Il faut garder à l’esprit que les copies chinoises de mauvaise qualité produite de nos jours nous donnent une très mauvaise idée des capacités réelles des armes d’époque.  Il faut aussi savoir qu’en période de guerre le katana était légèrement émoussé pour éviter que son tranchant ne se brise.

Le katana était la principale arme sur le champ de bataille : Faux. Comme en europe l’épée était rarement l’arme de prédilection, on lui préférait la lance (yari), l’hallebarde (naginata), la masse (tetsubo) le marteau (Dai tsuchi), la hache, l’arc (yumi) et l’arquebuse (teppo).  Certaines écoles enseignaient plusieurs armes, d’autres étaient spécialisées. Le sabre s’est illustré surtout par sa polyvalence, son transport aisé et plus tard la symbolique qu’on lui accorda.

Les gardes (kamae)
Il y a un aspect sur lequel les comparaisons peuvent être aisément faites, il s’Agit des gardes du kenjutsu et de l’escrime à l’épée longue. En effet celles-ci se ressemblent énormément et ont souvent des utilisations presque identiques. J’utiliserai comme modèles européens Fiore de Liberi et Liechtenauer. Notez que les images sont issues de différents styles et ne sont pas représentatives de toutes les écoles et peuvent être sujettes à de nombreuses variations.

Chudan gamae

Garde défensive par excellence, elle permet de contrôler la ligne centrale et de mesurer facilement la distance avec l’adversaire. Sa position centrale permet aussi d’attaquer ou bloquer efficacement partout et rapidement. L’estoc est aussi très facile dans cette position.  Le combattant ce doit d’être comme l’eau, s’adaptant et pénétrant les failles. Une variation de chudan est seigan gamae où le sabre est tenu légèrement en diagonale pour créer une ouverture et inciter à l’attaque.

Peut être comparé à Pflug, posta lunga et posta breve


Jodan gamae

En Jodan, on cherche à dominer l’adversaire en se tenant dans une position avancée d’attaque pour ainsi le forcer à s’ouvrir. La distance est difficile à juger (pour les deux)  et le combattant est ouvert au niveau de l’estoc. Cette position n’est normalement pas avantageuse contre quelqu’un de techniquement supérieur. Il faut ici agir comme un feu dont les flammes s’élèvent, il est difficile d’approcher le feu sans se brûler, il faut donc être aussi menaçant que lui.

Elle peut être comparée à Vom Tag et posta di falcone.


Gedan gamae

On ouvre ici délibérément la partie haute de notre corps à une attaque.  Mais on fait par la même occasion peser la menace d’une attaque basse. Ici la menace est plus subtile que dans les autres puisque le sabre est hors du champ de vision de l’adversaire, ce qui peut jouer en notre faveur, surtout si l’adversaire porte un masque qui gène son champ de vision. Il faut ici agir comme la terre, d’apparence calme et inoffensive mais solide et qui peut attaquer sans prévenir par le bas. Une variation est seigedan gamae où, comemdans seigan, le sabre est légèrement en diagonale, créant une ouverture.

Elle peut être comparée à Alber et posta di ferro mezzana.


Waki gamae

Encore une garde qui laisse le combattant découvert, waki est une garde trompeuse puisqu’elle empêche toute appréciation de distance et ne démontre pas de menace évidente. Elle permet d’enchaîner facilement les coups du bas ainsi que du haut ou de côté et facilite les déplacements rapides ou sur de longues distances. Comme dans jodan, il faut maintenir une attitude menaçante.

Elle est comparable à Nebenhut et posta di coda lunga.


Hasso no kamae

On doit être ici dans le même état que pour jodan, mais si elle n’est pas aussi avancée dans l’attaque elle permet une plus grande variété de manœuvre. C’est aussi une posture utile lorsque le casque ne permet pas un jodan.

Elle est comparable à une variation de Vom Tag.


Kasumi gamae

Dans cette position on menace directement l’adversaire en pointant ses yeux. Toute attaque vers le haut est presque impossible pour lui. Elle permet aussi un large éventail de mouvements et des estocs très rapides.  C’est une garde utile si l’adversaire est dans une garde haute.

Elle est comparable à ochs et posta stanca di vera finestra.


D’autres gardes plus exclusives à certaines écoles peuvent aussi être comparées. Veuillez notez qu’une quantités énormes d’autre gardes existe, mais ne peuvent toutes être traitées ici.

Tombo gamae

Ressemble à Hasso no kamae et a à peu près la même fonction mais permet plus de possibilités d’attaques. 

Elle peut être comparée à une variation de Vom tag (ici illustrée) et à la posta di donna contro denti di cinghiale.


Hongaku gamae

Une autre garde du Onoha Itto ryu. On garde la distance avec l’adversaire en le menaçant de la pointe.

Elle est comparable à la posta di bicornio o sagittaria.



Pour en savoir plus:

AVERTISSEMENT: Ces livres ne remplacent pas un professeur. Si vous désirez pratiquer un art martial, cherchez une école près de chez vous.

Livres:

YAGYU, Munenori. Heiho kadensho. : Œuvre classique du 17ième siècle regroupant les enseignements du maître Yagyu Munenori du Yagyu shinkage ryu et maître instructeur des trois premiers shogun Tokugawa.

MYAMOTO,  Musashi. Gorin no sho (le traité des cinq roues) : Traité du 17ième siècle du célèbre escrimeur Myamoto Musashi.

HABERSETZER, Roland et Gabrielle. Encyclopédie des arts martiaux de l’extrême orient : Encyclopédie très exhaustive sur tout ce qui à trait aux arts martiaux asiatiques, un essentiel.

OBATA, Toshishiro. Shinkendo, japanese swordmanship. Et Tameshigiri. Livre s’adressant surtout aux pratiquants du shinkendo, couvrant plusieurs techniques et un peu d’histoire. Tameshigiri est plus intéressant pour les non initiés puisqu’il traite des tests de coupe.

YUTUMO, John. The samurai sword. Un livre s’intéressant surtout au sabre lui-même, essentiel au débutant.

DRAEGER et WARNER, Japanese swordmanship. Quelques techniques pour les gens qui ont déjà une base en iaido, par un auteur mondialement reconnu.

HURST, Cameron. Armed martial arts of Japan: Une vision de l’histoire des arts martiaux japonais et de leur évolution. Très intéressant pour les initiés et débutants.

SKOSS, Diane. Classical warrior traditions of Japan: En trois volumes, une série d’articles par des artistes martiaux reconnus racontant leur expérience au Japon dans des styles classiques. Assez poussé, Recommandé aux pratiquants avancés.

ISSAI, Chozanshi. Tengu Geijutsuron (The demon’s sermon on the martial arts): Un livre écrit sous forme de fable. Un homme se perd dans les bois et surprend une conversation de Tengu (sorte de démon ou gobelin japonais) sur l’escrime. Il en ressort un écrit très intéressant et très facile à lire sur la nature des arts martiaux. D’autres écrits d’Issai sont aussi intéressants comme Neko no Myojutsu (The mysterious technique of the cat). Encore une fois pour pratiquants avancés.

SOHO, Takuan. The unfettered mind. Un traité sur la relation entre le zen et l’escrime par un moine ayant instruit certains des plus grands maîtres du Japon féodal dont Yagyu Munenori. Une lecture plutôt ardue, déconseillée aux débutants, sauf peut être ceux ayant des bases de bouddhisme zen.

YAMAMOTO, Tsunemoto. Hagakure. Un traité sur la philosophie du samurai, traité d’une manière très logique et claire, écrite en 1716. Très utile pour comprendre le mode de vie Japonais de l’époque.

YAMAMOTO, Kansuke. Heiho Okugisho. Un traité du 16ième siècle d’un des stratèges du clan Takeda. Il y explique la nature de la stratégie et note une collection assez intéressante de tactiques et techniques de combat au sabre, à mains nues, au poignard, à la lance, la hallebarde, l’arc et l’arquebuse. Très intéressant surtout pour ceux s’intéressant à l’histoire.  Le livre est malheureusement discontinué mais il attend d’être réédité et on peut le trouver usagé sur internet.

SUGAWARA, Makoto. Lives of master swordsmen. L’histoire de neuf grands maîtres de sabre, de Tsukuhada Bokuden à Yamaoka Tesshu. Une lecture importante pour quiconque s’intéresse à l’escrime japonaise. Le style et clair et facile à lire et présente une foule d’anecdotes.

OGASAWARA, Kiyonobu. Nihon No Reiho. Le livre décrivant l’école d’étiquette Ogasawara qui domine le Japon depuis l’époque Muromachi. Pensée pour faciliter (et allonger) la vie du guerrier, elle montre un regard différent sur l’étiquette japonaise qui nous semble souvent servile et timide et explique plusieurs comportements relatifs à l’apprentissage du sabre.

Auteurs

TURNBULL, Steven. Les livres de cet auteur portant sur le Japon féodal sont aussi très utiles à quiconque s’y intéresse. Parfois à prendre avec un grain de sel pour certains commentaires discutables, mais non moins intéressants.

LOWRY, Dave. Et AMDUR, Ellis. Deux pratiquants d’arts martiaux classiques reconnus. Leurs écrits sont des mines de connaissance.

Sites webs :

http://quebec.shinkendo.ca : Dojo de shinkendo de la ville de Québec
www.koryu.com : Répertoire des styles dits koryu (classiques) et d’articles reliés.
http://www.kendo-sask.com/swordfaq.htm : Questions fréquemment posées sur le kenjutsu
http://www.swordforum.com/ : forum de discussion sur les armes anciennes.
http://www.e-budo.com/ : Forum de discussion sur les arts martiaux japonais
http://www.kendo-world.com/ : forum de discussion sur le kendo
http://www.wmhawley.com/ : Maison d’édition de plusieurs livres japonais rares
http://www.budovideos.com/shop/customer/home.php : Documents vidéo sur les arts martiaux